C'était quoi le terrible scandale de la thalidomide ?

Entre la fin des années 1950 et le début des années 1960, la thalidomide, une substance active présente dans des médicaments, est délivrée aux femmes enceintes comme sédatifs/tranquillisants afin de traiter les maux de tête, les nausées et le rhume pendant la grossesse. Considérée comme « un médicament miracle » bien tolérée, la thalidomide s’est retrouvée au cœur d’un scandale pharmaceutique denvergure mondiale quand on s’est aperçu qu’elle avait provoqué des malformations congénitales chez des milliers de nouveau-nés, responsables de nombreux décès.

Quand et quel laboratoire a mis au point la thalidomide ?

La thalidomide est synthétisée en 1954 en Allemagne de l’Ouest par la firme allemande Chemie Grünenthal. Elle est mise sur le marché en 1956 en Allemagne comme hypnotique/somnifère, en 1958 au Royaume-Uni et au Japon, en 1959 en Norvège et au Canada, puis dans une cinquantaine de pays à travers le monde sous une quarantaine de noms différents (Distaval®, Grippex®, Kevadon®, Softénon®, Talimol®, Kevadon®, Sedimide®, Quietoplex®…). Le plus connu est le Contergan®. A noter que la thalidomide n’a jamais été délivrée aux Etats-Unis car la Food and Drug Administration (FDA) avait refusé de l’approuver, faute de recherches suffisantes. En France non plus car les autorités sanitaires ont été (par chance) très lentes à autoriser sa mise sur le marché français. 

Quelles sont les indications de la thalidomide à sa commercialisation ?

La thalidomide est une molécule qui a des effets sédatifs, hypnotiques et anti-inflammatoires, délivrée lors de sa mise sur le marché aux femmes enceintes pour soulager les nausées du matin, le mal de tête, la toux et les symptômes du rhume pendant la grossesse. A sa commercialisation à la fin des années 1950, elle apparaît comme un « médicament miracle » : une alternative aux barbituriques utilisés comme sédatifs (les seuls tranquillisants disponibles à l’époque mais qui, en cas de surdosage, peuvent être mortels) qui ne semble pas être toxique pour la femme enceinte ni responsable d’effets secondaires. Des milliers d’échantillons sont alors distribués aux médecins qui sont encouragés à prescrire la thalidomide aux femmes enceintes, avec la conviction que ce médicament est sans risque. 

Résumé et dates clé du scandale de la thalidomide 

► En 1956 : la thalidomide est mise sur le marché, en vente-libre (sans ordonnance), pour la première fois sous la forme d’un somnifère commercialisé sous le nom de Contergan® (ou sous d’autres noms en fonction du pays de commercialisation)

En décembre 1956 : un premier bébé naît avec des malformations. Pendant la grossesse, la maman du bébé avait pris des somnifères (en automédication), que son mari, alors employé chez les laboratoires Grünenthal, avait rapporté du service de recherche. A cette époque, le lien n’est pas encore fait entre la prise de ce nouveau médicament et les malformations congénitales. 

De la fin des années 1950 au début des années 1960 : près de 12 000 enfants naissent en Europe avec de graves malformations des jambes, des bras, des mains, des oreilles et des organes internes ainsi que des neuropathies périphériques (troubles fonctionnels d’un ou de plusieurs nerfs périphériques). La plupart des mères étaient traitées par thalidomide pendant la grossesse, mais les médecins incriminent plutôt différents facteurs (la radioactivité, les essais atomiques, les détergents, les virus…). 

En août 1961, l’hebdomadaire allemand Der Spiegel publie un article sur ces malformations et leur possible lien avec la thalidomide. Cela entraîne une chute des ventes de Contergan® (chiffre d’affaires divisé par 50). En parallèle, les cas de malformations congénitales continuent de se multiplier. 

En novembre 1961 : le Dr Widukind Lenz, un médecin de Hambourg, présente lors d’un congrès de pédiatrie à Düsseldorf (Allemagne), les résultats de ses recherches, qui établissent un réel lien entre la prise de thalidomide et les malformations. S’ensuit un communiqué des autorités de la région décidant de supprimer l’autorisation de vente du Contergan® à cause de risques tératogènes. Ce même mois, le laboratoire Chemie Gruewenthal adresse à des milliers de médecins une lettre pour les avertir de ne plus prescrire de thalidomide aux femmes enceintes ou susceptibles de le devenir. 

Entre décembre 1961 et janvier 1962, soit quelques semaines après le congrès de pédiatrie : la vente de la thalidomide est interdite d’abord en Allemagne, au Royaume-Uni puis dans la plupart des pays du monde. Mais c’est trop tard : des milliers de bébés naissent avec d’importantes malformations à travers le monde. Quelques pays continuent de délivrer de la thalidomide jusqu’à la fin de l’année 1963. 

► En 1963 : plusieurs procès s’enchaînent. Les premiers procès commencent au Japon et à Hambourg en Allemagne. Les actes d’accusation contre la firme Chemie Grünenthal font état d’homicide involontaire, agression et négligence intentionnelle. La majorité des parents des victimes réclament un accord avec Grünenthal et veulent s’arrêter là. Une autre partie des parents décident de continuer les poursuites judiciaires. 

De 1968 à 1969 : un deuxième procès a donc lieu en Allemagne. Il s’agit du plus long procès en République Fédérale d’Allemagne après le procès de Nuremberg. Ce sont 400 plaignants, défendus par 7 avocats, qui s’opposent à la Société Grünenthal, elle défendue par 20 avocats. « Ce que le public ignorait, c’est que Grünenthal n’avait aucune preuve fiable pour étayer ses affirmations que le médicament était sécuritaire. Ils ont également ignoré le nombre croissant de rapports qu’ils recevaient à propos d’effets secondaires nocifs associés à la prise du médicament. En fait, à partir de 1959, Grünenthal était inondé de plaintes provenant de médecins à propos de lésions nerveuses allant de légères à graves et parfois permanentes, particulièrement chez les personnes âgées ayant utilisé le médicament en tant que somnifère », découvre-t-on dans le documentaire oscarisé No Limits : The Thalidomide Saga de 2016 (disponible en entier sur YouTube). 

En avril 1970 : malgré la responsabilité évidente de Grünenthal, la société et les avocats des plaignants s’accordent sur une entente à l’amiable et décident d’abandonner leur poursuite au pénal pour éviter la faillite de la firme qui priverait alors les victimes de tout dédommagement. En échange, la firme crée une fondation en 1971 – la Hilfswerk für behinderte Kinder – chargée d’indemniser les victimes.

De 1972 à 1991 : en Allemagne, 538 millions de Deutsche Mark sont versés à 2 866 victimes

► En décembre 2009 : au Royaume-Uni, le gouvernement britannique annonce une dotation de 20 millions de livres sterling à la Thalimonide Trust, une association créée en 1973 pour aider les victimes. 

En février 2010 : la Belgique annonce la création d’une Fondation en aide aux victimes.

Depuis, ce scandale pharmaceutique a contribué à une nouvelle législation qui a nettement amélioré la sécurité d’emploi des médicaments. Par exemple, la modification de la législation américaine à travers le Kefauver-Harris Amendment to the Federal Food, Drug and Cosmetic Act, et surtout la mise en place de systèmes de délivrance d’Autorisation de Mise sur le Marché (AMM) dans tous les pays de la Commission de la Communauté Européenne.

Combien de bébés sont nés avec des malformations ?

Le nombre d’enfants nés avec des malformations congénitales dues à la prise de thalidomide par  leur maman pendant la grossesse est estimé à 15 000 dans 46 pays du monde : 3 000 en Allemagne, et très peu en France comme le médicament n’y était pas commercialisé (certaines femmes françaises s’en étaient toutefois procurées dans les pays frontaliers : Allemagne, Belgique, Italie, Espagne). Mais il paraît difficile de connaître exactement le nombre de victimes de la thalidomide, car plusieurs nourrissons sont morts avant la naissance, morts-nés ou décédés peu après la naissance en raison de la sévérité de leurs malformations (ces naissances n’ont pas toutes été enregistrées, sans compter les infanticides qui ont eu lieu à cette époque). 

Photos du scandale de la thalidomide

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Photos de 3 enfants, victimes du Thalidomide (Royaume-Uni & Allemagne) © Paul Cooper / Rex Featu/REX/SIPA/ AP

Quels sont les effets secondaires de la thalidomide ?

Concrètement, la thalidomide peut freiner la formation des vaisseaux sanguins. Cela est dû à différents mécanismes qui n’ont pas tous été élucidés à ce jour. Plusieurs hypothèses ont toutefois été émises et publiées par des chercheurs dans différentes revues scientifiques. On sait que la thalidomide peut avoir de graves effets sur le fœtus lorsqu’elle est ingérée pendant la grossesse : 

  • Membres bilatéraux raccourcis (une ou deux jambes, un ou deux bras, 4 membres)
  • Membres bilatéraux manquants
  • Doigts ou orteils manquants
  • Palmature des doigts ou des orteils
  • Doigts ou orteils en trop
  • Perte auditive partielle ou totale
  • Perte visuelle partielle ou totale
  • Paralysie (des muscles du visage le plus souvent)
  • Malformation du tube digestif
  • Malformation du duodénum
  • Malformation ou absence d’anus
  • Lésions des principaux organes
  • Mort

La thalidomide est-elle disponible en France ?

Depuis 1997, la thalidomide est disponible en France pour certaines indications (voir plus bas). Toutefois, elle n’est pas délivrée à des femmes enceintes ou susceptibles de l’être. 

Pour qui la thalidomide est-elle indiquée aujourd’hui ?

La thalidomide se révèle efficace dans le traitement ou le soulagement de la lèpre, du lupus érythémateux disséminé et de certains cancers (myélomes multiples). En effet, la thalidomide est capable de freiner les réactions inflammatoires et l’émission de substances stimulant la croissance de la tumeur. Des médicaments qui contiennent cette substance sont donc aujourd’hui autorisés dans plusieurs pays pour ces usages. En France, deux médicaments contenant de la thalidomide (Thalidomide Accord® et Thalidomide BMS®) bénéficient d’une recommandation temporaire d’utilisation (RTU), par l’Agence du médicament (ANSM) dans la prise en charge :

  • Des aphtoses sévères (ulcérations superficielles de la muqueuse buccale)
  • Des formes cutanées du lupus érythémateux
  • Des érythèmes noueux lépreux
  • Des maladies de Crohn actives

Bien entendu, en raison des effets dévastateurs préalablement mentionnés, la thalidomide est strictement contre-indiquée chez la femme enceinte ou à risque de le devenir.

Sources : Association canadienne des victimes de la thalidomide (site au Canada) / Encadrer l’accès précoce aux produits de santé (RTU) ANSM / Rapport du Groupe de travail sur la thalidomide des Amputés de guerre du Canada, publié le 14 février 1989 (synopsis en anglais seulement). 


Source : JDF Santé